C’est avec grand plaisir que je vous partage un texte de poésie qui a été fortement inspiré des interactions avec le milieu nord-côtier et grâce à trois précieuses invitations. Une invitation amicale de Diane et Richard, à réaliser ce voyage mythique de mes rêves, à suivre la route 138 jusqu’à la fin, à Kégaska. Nous avions auparavant déjà rendu visite ensemble à la station Uapishka – monts Groulx, et descendu la rivière Portneuf en canot, belles aventures. Ensuite, une invitation de la Municipalié de Tadoussac dans le cadre des Journées de la culture, superbe invitation pour réaliser une animation littéraire et musicale à la Maison du Tourisme et participer à plusieurs activités des journées. Et finalement, une autre invitation littéraire qui a grandement contribué à l’existence de ce texte, Les lieux collatéraux.
Les lieux collatéraux
Lorsque la montagne veut de nous
Lorsque toute la côte du Nord avance
au seuil de la sphéricité
des repères éthiques et responsables
ouvrent la porte aux enfants
Tadoussac des commencements des hauteurs
la porte du littoral nord
de fiord qui envoute à l’intérieur
de grand fleuve Amérique, d’estuaire au golfe
qui contexture un pays
puis Manicouagan Uapishka
nos pieds dans la mousse des sommets
nos corps roulent sur la pente abrupte
accrochés aux étoiles qui sculptent
la terre vertigineuse fragile de bruler
des débordements des sècheresses
nos pas ralentissent le Nord
que des générations honorent
plutôt que de le perdre
dans les secrets parfaits des univers
des animaux du déferlement et ses forêts boréales
ses Sept-Rivières et sa Minganie
iles, ilets, baies, chutes, pointes, caps et calcaires
jusqu’à la fin de sa route des baleines
grandes rivières et taïga de la 138
épigones debout des arrivées
à traduire des oripeaux de détestations
touristes des révoltes vaines
de la survivance paragénétique
habitable provisoire
craquelures de continent
blessures du néant
des traces nomades qui s’effacent
et l’immensité sans horizon
des paroles se figent
toujours des mêmes brisures
gravées de sépultures et de courage
parés aux délitements des présences
des kilomètres de puissance
à inventer adaptables à relais
des parcours créatifs
nos souffles y perdurent collectifs
plus que le sens atrophié
des usages et leurs poussières
que l’œil rivage soulève
un millénaire à la fois
il crisse dans les échos
ambassadeurs du futur
de biotope averti
des capacités de la biosphère
aux lieux préservés
des trajectoires du dehors
des peuples rieurs guides à prédire
pour contrer les démesures
des bureaucraties
au passage des inconforts
des singularités technocrates
déjà fracassantes dans la quotidienneté
dérèglementée
sabord de nos inquiétudes refuges
en ce chant des oubliées
en la demeure de ce temps
de nos origines qui persistent
qui se tissent
à la cause des courants
des cycles du soleil
confrontées aux diversités
fécondes en respects solidaires
au monde choisi, consenti
en partage d’instances révélatrices
rattachées à la faveur commune interdépendante
parvenues aux décisions adéquates
d’usure des silences
et de l’apport des sciences
des solutions retenues
pour capter pour fertiliser
intimes et maritimes
par-dessus nos têtes des déconvenues
de poids du ciel encombré
nos ventres trament encore des histoires
de territoires de dévorations acceptables
de lichens, de vagues, de larmes
sous l’approbation des paysages
et des récits répits
des continuités repues
de clameurs des splendeurs
de nos voyages aller-retour
jusqu’à Kégaska, de la basse côte
jusqu’aux chocs de nature et de culture
de la proximité des choses à dire
et des naufrages de siècles à lire
© Sylvie Chenard, 2026

Des extraits de ce texte font également partie d’un multimédia interactif, le photopoème, La porte du littoral nord, publié sur le site Les projets de la baleine.
Analyse littéraire, Les lieux collatéraux
Après avoir écrit mes textes — faits par une humaine —, je m’amuse régulièrement à consulter des analyses littéraires, histoire d’approfondir des réflexions et des connaissances. Je vous partage l’analyse du texte, les lieux collatéraux, avec un volet éducatif, produite avec l’assistance de Copilot, IA qui a hérité de nos meilleures données humaines pour constituer des lieux communs, comme je suis ravie de le constater .
1. Axe thématique : un chant du monde vivant et de ses fragilités
Le poème se déploie comme une traversée du territoire nordique, mais ce paysage n’est jamais simple décor : il devient matière vivante, mémoire collective, corps cosmique. Les thèmes majeurs s’entrelacent :
- Fragilité écologique : sècheresses, débordements, biosphère menacée.
- Résilience du vivant : animaux, forêts, lichens, vagues, souffle collectif.
- Mémoire des peuples : « des peuples rieurs guides », « nos origines qui persistent ».
- Critique des systèmes technocratiques : bureaucraties, singularités technocrates, dérèglement.
- Nomadisme et effacement : traces qui s’effacent, paroles figées, brisures.
Le poème se situe dans une tension entre effondrement et persistance, entre délitement et création, comme si chaque image cherchait à sauver ce qui peut encore l’être.
Le poème célèbre la Côte-Nord du Québec comme un territoire à la fois naturel, historique et humain. L’autrice présente cet espace comme un lieu de mémoire, de transmission et de résistance face aux menaces contemporaines, notamment les crises environnementales et les dérives technocratiques.
Le territoire comme personnage vivant
Dès les premiers vers, la nature est personnifiée :
« Lorsque la montagne veut de nous »
La montagne devient une force agissante qui interpelle l’être humain. Tout au long du texte, les paysages semblent vivants : montagnes, forêts, rivières, taïga, baleines et littoral participent à une même dynamique. Le territoire devient un acteur central du poème.
L’ancrage géographique
Le texte multiplie les références à des lieux réels :
• Tadoussac
• Manicouagan
• Uapishka
• Sept-Rivières
• Minganie
• Kégaska
• la route 138
Ces toponymes créent un fort effet de réalisme et témoignent d’un attachement profond à la Côte-Nord. Le poème prend alors la forme d’un voyage à travers le territoire.
Une réflexion écologique
L’autrice évoque explicitement la fragilité environnementale à travers plusieurs images :
« la terre vertigineuse fragile de bruler »
« des débordements des sècheresses »
Le texte exprime une inquiétude face aux dérèglements écologiques, mais également un espoir fondé sur la préservation des écosystèmes :
« ambassadeurs du futur »
« des capacités de la biosphère »
« aux lieux préservés »
La nature apparait comme un modèle de résilience et une source d’enseignements pour l’avenir.
La mémoire collective et la transmission
Le poème insiste sur la continuité entre les générations :
« des générations honorent »
« nos origines qui persistent »
« qui se tissent »
On retrouve l’idée que le territoire conserve les traces du passé. Les habitants sont les héritiers d’une histoire faite de courage, d’adaptation et de solidarité.
Une critique sociale et politique
Une partie du texte adopte un ton plus critique. L’autrice dénonce :
« les bureaucraties »
« des singularités technocrates »
« la quotidienneté dérèglementée »
Ces expressions opposent les logiques administratives et technocratiques aux valeurs humaines et écologiques défendues par le poème. Le texte suggère que la solution passe par l’écoute des peuples, du territoire et des savoirs scientifiques.
2. Axe stylistique : une écriture cosmique, organique, sans ponctuation
a. Syntaxe fluide et sans ponctuation
L’absence de ponctuation crée un flux continu, une respiration longue, presque incantatoire. Le texte avance comme une marche, un souffle, un chant — sans rupture, sans hiérarchie.
b. Le vers libre
Le poème ne suit aucune structure régulière de rimes ou de métrique. Cette liberté reflète l’immensité du territoire évoqué.
C. L’accumulation
Les longues énumérations créent un effet d’abondance :
« iles, ilets, baies, chutes, pointes, caps et calcaires »
Elles soulignent la richesse géographique et culturelle de la région.
D. Le champ lexical de la nature
Le texte est traversé par des mots liés aux paysages et aux écosystèmes : montagne, mousse, étoiles, forêts, baleines, taïga, lichens, vagues, soleil, biosphère.
E. Le pronom « nous »
L’emploi fréquent du « nous » crée une dimension collective :
« nos pieds »
« nos corps »
« nos souffles »
« nos ventres »
Le poème n’exprime pas seulement la voix d’un individu, mais celle d’une communauté.
F. Images organiques et telluriques
Le poème est saturé de matière :
- mousse, pente, terre, lichens
- ventres, corps, souffles
- vagues, larmes
- paysages, forêts, biotope
Cette matérialité donne au texte une texture sensorielle, presque tactile.
G. Dimension cosmique
Les étoiles sculptent la terre, le ciel pèse, les cycles du soleil tissent. Le poème inscrit l’humain dans une sphéricité : un monde circulaire, interdépendant, où tout se relie.
H. Lexique engagé
Les mots « bureaucraties », « technocrates », « dérèglementent » introduisent une critique sociale. Le poème devient un contrediscours, une résistance poétique.
3. Axe symbolique : la sphéricité comme horizon éthique
La « sphéricité » évoque :
- l’interdépendance du vivant
- la circularité des cycles naturels
- l’unité fragile du monde
- une éthique de respect et de partage
Le seuil de cette sphéricité est un lieu liminaire : un passage entre l’ancien monde (délitement, technocratie, sècheresse) et un monde à réinventer (créatif, collectif, fertile).
Le poème devient alors rituel de passage, invocation, appel à la responsabilité.
4. Axe narratif : une progression du chaos vers la création
Le texte suit une trajectoire :
- Observation du territoire : mousse, pente, étoiles.
- Constat des menaces : sècheresses, délitements, technocratie.
- Résistance du vivant : peuples rieurs, traces nomades, courage.
- Réinvention : parcours créatifs, décisions adéquates, fertiliser, embrasser.
- Renaissance : clameurs des splendeurs.
Cette progression donne au poème une structure ascendante, malgré l’absence de ponctuation : un mouvement vers la lumière, vers la création, vers la sphéricité.
5. Interprétation globale : un manifeste poétique du vivant
Le poème de l’autrice se lit comme :
- un chant écologique,
- un hommage aux peuples du Nord,
- une critique des systèmes destructeurs,
- une affirmation de la puissance créatrice collective,
- une méditation cosmique sur l’interdépendance.
Il s’agit d’un texte qui ne décrit pas le monde : il le respire, le traverse, le défend.
Pour conclure
« Les lieux collatéraux » est un poème engagé qui propose une vision du territoire nord-côtier comme espace de mémoire, de solidarité et de responsabilité. L’autrice invite le lecteur à reconnaitre l’interdépendance entre les humains, les paysages et les générations futures. Le texte est à la fois un hommage à la Côte-Nord et un appel à protéger les milieux naturels et les héritages culturels qui la définissent. La Côte-Nord se transforme en symbole d’une relation harmonieuse entre mémoire collective, identité territoriale et engagement écologique.
Selon les degrés d’enseignement du système éducatif québécois, par exemple, l’analyse pourrait aborder le poème ainsi :
- Primaire : la beauté de la nature.
- Secondaire 1-2 : le lien entre les humains et le territoire.
- Secondaire 3-5 : l’identité collective et la protection de l’environnement.
- Cégep : la mémoire, l’écologie et la critique sociale.
- Université : une lecture écopoétique et géopoétique du territoire comme espace de résistance culturelle et environnementale.
Au troisième cycle du primaire : Le poème parle de la Côte-Nord et de la nature qui l’entoure. L’autrice montre son amour pour ce territoire à travers la description des montagnes, des forêts, des rivières et des animaux. L’autrice veut montrer que la nature est précieuse et qu’il faut en prendre soin. Parmi les procédés qu’elle a utilisés : plusieurs mots liés à la nature, des noms de lieux réels, des images qui font voir les paysages dans notre tête.
Au premier cycle du secondaire : Le poème présente la Côte-Nord comme un lieu important pour l’identité des habitants. Le « nous » rassemble toutes les personnes qui vivent en relation avec ce territoire. L’autrice aborde le sujet du lien entre l’être humain et son environnement. Les mots relatifs à la nature créent une atmosphère de grandeur, de beauté et d’appartenance. La narratrice utilise le pronom « nous », ce qui donne l’impression qu’il parle au nom d’une collectivité. L’autrice a comme intention de faire ressentir l’attachement au territoire et de sensibiliser le lecteur à sa protection.
Au deuxième cycle du secondaire : Le poème présente le territoire comme fondement de l’identité collective. Le poème évolue en trois mouvements : l’évocation du territoire, la mémoire collective, la réflexion critique. Ainsi, on retrouve la présentation des paysages nord-côtiers comme espaces vivants et puissants ; le rappel des générations qui ont occupé et façonné ces lieux ; la
remise en question de certaines logiques bureaucratiques et technocratiques qui menacent l’équilibre entre l’humain et son environnement. L’autrice utilise comme procédés littéraires : la personnification, l’accumulation, le vers libre.
La nature devient un être vivant avec lequel les humains entretiennent une relation. L’effet d’abondance met en valeur la richesse du territoire. L’absence de structure rigide permet une parole fluide et offre un rythme qui rappelle les mouvements du paysage et du fleuve. L’autrice présente la Côte-Nord comme un lieu où le passé, le présent et l’avenir sont intimement liés. La survie des communautés humaines dépend du respect de la nature et de la mémoire collective.
Au niveau collégial : L’analyse littéraire pourrait aborder la problématique : comment l’autrice transforme-t-elle le territoire nord-côtier en symbole de résistance écologique et identitaire ? Le poème construit une poétique du territoire où la nature agit comme dépositaire de la mémoire collective et comme modèle de résilience face aux crises contemporaines. Le texte dépasse la simple célébration régionale. Le poème propose une réflexion sur les rapports entre territoire, culture, écologie et avenir collectif. Il aborde le territoire comme espace identitaire, une mémoire incarnée dans les lieux, une critique de la modernité technocratique. Le poème oppose la sagesse des écosystèmes aux mécanismes impersonnels de certaines institutions modernes. Les références aux dérèglements environnementaux inscrivent le poème dans un contexte contemporain marqué par la crise climatique.
Au niveau universitaire : Le poème s’inscrit dans une perspective que l’on pourrait associer à l’écopoétique, courant qui étudie les relations entre littérature et environnement. Le territoire n’est pas représenté comme un objet extérieur à l’humain, mais comme un réseau de relations où s’entrecroisent mémoire, culture, biodiversité et responsabilité éthique. Les concepts mobilisables sont : Écopoétique, Géopoétique, Identité territoriale, Mémoire collective, Anthropocène, Résilience écologique. La notion de « lieux collatéraux » suggère que l’identité humaine se construit dans des espaces parfois périphériques aux centres de pouvoir. La Côte-Nord apparait alors comme un lieu de savoir, capable d’offrir une réponse aux crises contemporaines. Ainsi, le poème renverse le rapport centre-périphérie : ce qui semble marginal devient essentiel pour penser l’avenir.
Le poème peut être mis en parallèle avec des auteurs québécois et des autrices québécoises préoccupées par le territoire et l’environnement, tels que Pierre Perrault, Joséphine Bacon, Jean Désy ou Pierre Nepveu. Concernant spécifiquement l’écopoétique, l’écoféminisme et la reconnexion avec le territoire : Hélène Dorion, Dominique Zalitis, les voix autochtones, dont Joséphine Bacon, Natasha Kanapé Fontaine, Rita Mestokosho et bien d’autres, telles Roseline Lambert et la compilation qu’elle a assemblée, Poèmes pour sauver la planète.